Paroles de Masques : un regard africain sur l’art africain

Alphonse Tiérou

Au Fonds de dotation Lévêque, nous sommes partisans d’une écriture et d’une diffusion de la culture africaine par les Africains eux-mêmes.

C’est la démarche suivie par le “chercheur-chorégraphe“ ivoirien Alphonse Tiérou, auteur de l’ouvrage Paroles de Masques : un regard africain sur l’art africain, paru en 2007. Alphonse Tiérou est issu d’une famille de grands chefs traditionnels héritière des Masques de sagesse de l’Ouest africain. Il dispense depuis 1996 des cours de Poétique de la danse Africaine et dirige le Centre de Ressources, de Pédagogie et de Recherche pour la Création africaine, à Paris.

L’auteur nous plonge dès l’ouverture du livre dans l’adaptation d’un “spectacle vivant pour les Masques et par les Masques”, qui se déroulait avant la Seconde Guerre Mondiale et la disparition progressive de ces cérémonies après les indépendances. Témoignage vibrant de la tradition orale africaine, qui nécessite un long apprentissage, l’institution des Masques répond à des règles strictes. Sous forme de dialogues et de réflexions, les Masques s’expriment librement sur divers sujets de société, renfermant le modèle d’une démocratie idéale africaine…

GLA-KLA (masque de sagesse)

La course aux richesses matérielles ne résout pas tous les problèmes de l’Homme. Nous pouvons être développés matériellement et sous-développés moralement, voire arriérés. Nous pouvons être riches, très riches, crouler sous la fortune et être pauvres, très pauvres et ne jamais connaître le bonheur et la paix du coeur. Bien entendu, l’idéal serait de disposer à la fois des biens matériels et des biens spirituels. Et tout être humain a le droit de rechercher et de réaliser ce grand et bel idéal.”

BLE-GLA (masque chanteur)

L’Afrique est étoile, L’Afrique est soleil, L’Afrique est belle, L’Afrique est magnifique.

[…]

ZAEZI-GLA (masque juriste)

Le tribalisme est une source naturelle de division, de haine, de corruption et de défiance à l’intérieur de l’Afrique. Il constitue aussi un moyen idéal pour semer la zizanie et des troubles en Afrique, depuis l’extérieur de l’Afrique. Ce fléau que nous ne cessons de dénoncer depuis plusieurs décennies sous le terme de “dialectisme”, la langue étant le prétexte principal au tribalisme, est devenu une arme redoutable de destruction et un obstacle majeur pour le développement économique et social des peuples africains.”

[…]

OULIE-GLA (masque économiste)

“La misère ne se gère pas. Elle se combat.

[…]

BOBLA-GLA (masque historien)

L’Afrique évolue ! Son éthique d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, et ne sera pas non plus celle de demain. La moralité n’est-elle pas un effort pour maintenir vivants les principes nécessaires à la vie sociale d’un temps déterminé avec, pour fondation, la compréhension de ce temps ?”

L’auteur déconstruit des théories érigées par des spécialistes occidentaux de la culture africaine, qui sont assimilées et légitimées au sein même des institutions muséales.

> Non, ce que l’on nomme génériquement “masque” n’est pas l’objet sculpté en bois figurant un visage. Du moins, cette définition est à compléter lorsqu’on parle de son acception au sein des sociétés africaines. Le Masque se compose du visage en bois sculpté, mais également du costume, et enfin de l’homme ou la femme porteur-euse de masque.

> Non, les masques miniatures ne sont pas des “masques passeport” servant de signes de reconnaissance pour franchir les frontières entre groupes socio-culturels. Théorie contradictoire avec le fait que les porteurs de masques sont généralement soumis au secret et à l’anonymat ! La fonction première de ces masques miniatures est en réalité d’être le vecteur entre Dieu, et les hommes. Ce sont des supports pédagogiques et esthétiques, outils de transmission de savoirs.

> Le rôle des femmes au sein de l’institution des Masques était essentiel, nous explique Alphonse Tiérou. La croyance occidentale laisse perdurer le mythe qu’en Afrique, seules les femmes de la société Sande au Sierra Leone sont porteuses de masques. Or, l’auteur nous cite quelques personnalités féminines notoires ayant prêtées leur voix et leur corps aux Masques.

Des questions sont soulevées à travers une approche Africaine de la culture des Masques :

> Quel est le rôle des Masques, sur les plans philosophique et pédagogique, mais aussi juridique et politique ?

> Quelle est la place de la danse, de la musique profane et sacrée (tambours parleurs), de la nudité, dans la symbolique des Masques ?

> Qui sont les hommes et les femmes porteurs de masques ?

> Quel est le concept de Dieu dans la tradition africaine ?

> Comment expliquer l’indifférence des Africains pour les musées ?

> Quelle est la conception africaine de l’art ?

> Quelle est la place du Masque et de l’artiste dans la transmission des savoirs ?

Alphonse Tiérou conclut son propos en portant un regard résolument tourné vers l’avenir. Comme dans un songe, il rêve d’une institution sublime semblable à un “Musée vivant” qui accueillerait tous les peuples et présenterait toutes les disciplines de la culture africaine, sous la garde spirituelle des Masques de sagesse. Ce musée idéal serait-il une proposition pertinente “en Afrique, [où], plus que partout ailleurs, la jouissance de voir se fond dans la jouissance du savoir”?

écrit par Anaelle Dechaud

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