La Noire de… Un film de Ousmane Sembene, le père du cinéma africain

L’épopée d’un masque Ban-mâna

Une envie de s’initier au cinéma africain, loin de tout cliché ? Le Fonds de dotation Lévêque vous fait découvrir (ou re-découvrir) un film africain engagé, et premier film africain récompensé par le Prix Jean-Vigo et le Tanit d’Or de Carthage.

Réalisé en 1966, La Noire de… est le premier long-métrage du Sénégalais Ousmane Sembene. Trois ans plus tôt, il avait tourné le court-métrage Borom Sarret, sur la vie d’un charretier de Dakar. L’histoire de La Noire de… est inspirée d’un fait divers dramatique survenu quelques années plus tôt sur la Côte d’Azur.

A Dakar au Sénégal, Diouana travaille comme nourrice chez un couple de Français expatriés, Monsieur et Madame. Lorsque la famille l’invite à la suivre en France, à Antibes, la jeune femme accepte, bercée de rêves. Elle déchante rapidement lorsqu’elle comprend que son nouveau rôle est d’être la bonne à tout faire, cloîtrée à la maison. Prisonnière de cet environnement teinté de racisme ambiant, d’indifférence, et d’humiliation, Diouana se renferme dans le mutisme. Sa seule échappatoire sera le suicide.

Dans ce huis-clos aliénant, Diouana cohabite avec Monsieur et Madame et s’occupe de toutes les corvées ménagères. “La France ici, c’est la cuisine, le salon, la salle de bain et la chambre à coucher”, se lamente-elle avec lassitude.

La jeune femme ne communique jamais avec ses patrons. Ses pensées sont livrées au spectateur sous forme de plaintes en voix-off récitées par l’actrice haïtienne Toto Bissainthe. Cette voix off est la seule liberté qu’il lui reste, le seul rempart contre sa solitude.

Le réalisateur alterne les séquences de flash-back dans lesquelles on découvre Diouana à Dakar, avant son départ pour la France. Elle est encore rayonnante, fière et pleine d’espoir quant à son projet de quitter le pays. Son ami, pour sa part, ne comprend pas son enthousiasme : il prône le panafricanisme (une Afrique unie et indépendante de la domination occidentale suite aux indépendances).

L’allégorie du masque africain

Le fil rouge de ce film est un masque Ban-mâna, subtile allégorie de l’oppression et de la perte d’identité subit par Diouana et, par extension, le peuple Africain. Diouana offre ce masque à Madame à Dakar. Le couple le ramène en France, où il est accroché sur un mur blanc et vide. Décontextualisé, il devient simple objet de décoration, puis objet de révolte lorsque Diouana, exténuée, le reprend : il lui appartient. Madame se fâche et les deux femmes se battent pour le récupérer.

Ce masque, dès son origine malienne, est lourd de signification. Il est la représentation du Dieu Faro, dieu créateur pour le groupe socio-culturel des Ban-mâna. Lors des cérémonies, des offrandes lui sont faites. S’il vient à être enterré, comme dans l’une des scènes du film, il perd son caractère sacré. Le masque réapparaît à la fin du film, porté par un petit garçon qui poursuit Monsieur, retourné à Dakar pour le rendre à la famille de Diouana après sa mort. L’enfant masqué devient l’accusateur jugeant l’homme ayant causé la mort,  et le masque, désacralisé, devient alors outil de protestation.

L’esthétique de la mise en scène place le masque en véritable personnage. Muet comme Diouana , accroché comme un trophé tout au long du film, il observe toutes les offenses dont elle est victime. Lorsqu’elle le décroche, il devient la voix de Diouana, son appel et ses plaintes. Puis de retour dans sa famille, il témoigne de la liberté retrouvée de Diouana. Enfin porté par le petit garçon, le masque clame sa haine contre l’oppresseur blanc.

Les objets africains racontent des histoires et sont lourds de signification. Ce film en est la démonstration. Le Fonds de dotation Lévêque tente de faire vivre l’histoire de ses objets en proposant des explications données le plus souvent par des auteurs africains, qui ne sont pas teintées de la pensée colonialiste. C’est pourquoi le film de Ousmane Sembene a séduit ses membres.

La Noire de… est disponible en visionnage gratuit sur Youtube :

Le réalisateur, Ousmane Sembene (1923 – 2007)

Ousmane Sembene est né en 1923 à Ziguinchor au Sénégal. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il fait parti des tirailleurs sénégalais recrutés par l’armée coloniale française. En 1946, il devient docker sur le port de Marseille. Cette expérience inspirera son premier roman, Le Docker noir, publié en 1956. C’est sur le tard qu’il étudiera le cinéma, à Moscou au début des années 1960. La notoriété de La Noire de… sorti en 1966 l’érige comme le premier long-métrage Africain, même si dans la réalité des faits, d’autres films africains avaient été tourné antérieurement. En 1976, son film Ceddo, qui relate la conversion violente à l’Islam de paysans africains au 17ème siècle, est interdit par le Président sénégalais Léopold Sédar Senghor sous prétexte que le mot ne s’écrit avec un seul “d”…

Son dernier film, Mooladé, sorti en 2004, dénonce la pratique de l’excision en Afrique.

Le réalisateur, scénariste, écrivain, est décédé en 2007 à Dakar.

écrit par Anaelle Dechaud et Sarra Mezhoud

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