L’épopée d’un masque Ban-mâna

Une envie de s’initier au cinéma africain, loin de tout clichés ? Le Fonds de Dotation Lévêque vous fait découvrir (ou redécouvrir) un film africain engagé. Le premier film africain récompensé par le Prix Jean-Vigo et le Tanit d’Or de Carthage.

Réalisé en 1966, La Noire de… est le premier long-métrage du sénégalais Ousmane Sembene. Trois ans plus tôt, il avait tourné le court-métrage Borom Sarret, relatant la vie d’un charretier de Dakar. L’histoire de La Noire de… est inspirée d’un fait divers dramatique survenu au début des années 1960 sur la Côte d’Azur.

A Dakar au Sénégal, Diouana travaille comme nourrice chez un couple de Français expatriés, Monsieur et Madame. Lorsque la famille l’invite à la suivre en France, à Antibes, la jeune femme accepte, bercée de rêves. Elle déchante rapidement lorsqu’elle comprend que son nouveau rôle est celui de la bonne à tout faire, cloîtrée à la maison. Prisonnière de cet environnement teinté de racisme ambiant, d’indifférence, et d’humiliation, Diouana se renferme dans le mutisme. Sa seule échappatoire sera le suicide.

Diouna incarnée par Mbissine Thérèse Diop. La Noire de…, 04’08’’.

Dans ce huis-clos aliénant, Diouana cohabite avec Monsieur et Madame et s’occupe de toutes les corvées ménagères. “La France ici, c’est la cuisine, le salon, la salle de bain et la chambre à coucher”, se lamente-elle avec lassitude.

La jeune femme ne communique jamais avec ses patrons. Ses pensées sont livrées au spectateur sous forme de plaintes en voix-off récitées par l’actrice haïtienne Toto Bissainthe. Cette voix off est la seule liberté qu’il lui reste, le seul rempart contre sa solitude.

Le réalisateur alterne les séquences de flash-back dans lesquelles on découvre Diouana à Dakar, avant son départ pour la France. Elle est encore rayonnante, fière et pleine d’espoirs quant à son projet de quitter le pays. Son ami, pour sa part, ne comprend pas son enthousiasme : il prône le panafricanisme (une Afrique unie et indépendante de la domination occidentale suite aux indépendances).

L’allégorie du Masque africain

Le fil rouge de ce film est un masque Ban-mâna, subtile allégorie de l’oppression et de la perte d’identité subit par Diouana et, par extension, par le peuple Africain. Diouana offre ce masque à Madame à Dakar. Le couple le rapporte en France, où il est accroché sur un mur blanc et vide. Décontextualisé, il devient simple objet de décoration, puis objet de révolte lorsque Diouana, exténuée, se le réapproprie au grand désarroi de Madame. Mais ce maque lui appartient. 

Le masque Ban-mâna, est lourd de signification. Il est la représentation du dieu Faro, dieu créateur pour le groupe socio-culturel des Ban-mâna. Lors des cérémonies, des offrandes lui sont faites. S’il vient à être enterré, comme dans l’une des scènes du film, il perd son caractère sacré. Le masque réapparaît à la fin du film, porté par un petit garçon qui poursuit Monsieur, retourné à Dakar pour le rendre à la famille de Diouana après sa mort. L’enfant masqué devient l’accusateur jugeant l’homme ayant causé la mort,  et le masque, désacralisé, devient alors outil de protestation.

L’esthétique de la mise en scène place le masque en véritable personnage. Muet comme Diouana , accroché comme un trophé tout au long du film, il observe toutes les offenses dont elle est victime. Lorsqu’elle le décroche, il devient la voix de Diouana, son appel et ses plaintes. Puis de retour dans sa famille, il témoigne de la liberté retrouvée de Diouana. Enfin porté par le petit garçon, le masque clame sa haine contre l’oppresseur blanc.

Les objets africains racontent des histoires et sont lourds de signification. Ce film en est la démonstration. Le Fonds de Dotation Lévêque tente de faire vivre l’histoire des objets de sa collection en proposant des explications données le plus souvent par des auteurs africains, qui ne sont pas teintées de la pensée colonialiste. C’est pourquoi le film de Ousmane Sembene a séduit ses membres.

Diouna et le masque Ban-mâna. La Noire de…, 25’09’’ – 25’25’’. © cinemafanatic

 

Enfant portant le masque Ban-mâna. La Noire de…, 54’58’’.

 

Le réalisateur, Ousmane Sembene (1923 - 2007)
  • Qui est Ousmane Sembene, « le père du cinéma africain » ? Ousmane Sembene est né en 1923 à Ziguinchor au Sénégal. D’abord écrivain, il publie son premier roman en 1956, Le Docker Noir, inspiré de son travail de docker sur le port de Marseille en 1946. C’est sur le tard qu’il étudie le cinéma, à Moscou au début des années 1960. La notoriété de La Noire de… sorti en 1966 l’érige comme le premier long-métrage africain. Son dernier film, Mooladé, sorti en 2004, dénonce la pratique de l’excision en Afrique. Le réalisateur, scénariste, écrivain, est décédé en 2007 à Dakar. 

La Noire de… est disponible en visionnage gratuit sur Youtube :


L’équipe du FDL a découvert La Noire de… sur les conseils de Nora Philippe. Partagez à votre tour sa vision et son analyse du chef-d’oeuvre d’Ousmane Sembene !

écrit par Anaelle Dechaud et Sarra Mezhoud

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